L'indépendance numérique a un prix : Sommes-nous prêts à le payer ?

ven. 28 novembre 2025 - 4 min read -
L'indépendance numérique et la souveraineté

L’indépendance numérique a un prix : Sommes-nous prêts à le payer ?

Dans l’imaginaire collectif, le numérique est immatériel, sans frontières et instantané. Mais pour nous, professionnels de l’IT à La Réunion, la réalité est bien plus physique. Elle se mesure en kilomètres de câbles sous-marins, en délais de livraison de matériel et, surtout, en millisecondes.

On parle beaucoup de “souveraineté numérique”. C’est le mot à la mode dans les séminaires et les directives. Mais à 10 000 km de l’Europe et de l’Hexagone, ce concept se heurte violemment à notre réalité insulaire. Entre le confort des géants technologiques et la volonté d’indépendance, l’équation est complexe.

Aujourd’hui, posons les choses à plat pour ouvrir le débat : pourquoi sommes-nous dépendants, et surtout, quel est le coût réel pour en sortir ?

Le confort de la “Prison Dorée”

Pourquoi les entreprises réunionnaises se tournent-elles massivement vers les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ? Ce n’est pas par paresse intellectuelle, ni par manque de patriotisme économique. C’est par pragmatisme.

Nous vivons avec une contrainte physique immuable : la latence. Accéder à un serveur “souverain” hébergé à Roubaix ou Francfort, c’est accepter un ping de 200 à 250 ms. Pour du stockage froid, c’est acceptable. Pour de la bureautique moderne, du travail collaboratif en temps réel ou de l’expérience utilisateur fluide, c’est un frein majeur.

Les géants du numérique ont résolu ce problème à coup de milliards : CDN ultra-performants, caches locaux, protocoles optimisés. Leurs produits fonctionnent, vite et bien. Dans un contexte où faire venir un serveur physique peut prendre des semaines, cliquer sur un bouton pour déployer une instance Cloud est d’une séduction redoutable.

Nous avons échangé notre indépendance contre la performance et la simplicité. Et tant que la facture était stable, tout le monde était content.

Le réveil brutal

Puis, la réalité économique nous a rattrapés. Le rachat de VMware par Broadcom et l’explosion des coûts de licences qui a suivi ont agi comme un électrochoc pour de nombreuses DSI locales.

Soudain, nous avons réalisé que nous étions locataires de notre propre Système d’Information. Mais changer le cœur du réacteur – l’hyperviseur – ne se fait pas en un claquement de doigts. Migrer vers des alternatives souveraines est une décision lourde de conséquences :

  • Impact Financier et Organisationnel : C’est un projet titanesque qui mobilise des ressources pendant des mois, sans création de valeur immédiate pour le métier.
  • L’inertie de la dette technique : Au-delà du simple remplacement logiciel, le véritable défi est de s’attaquer à une dépendance structurelle accumulée sur 10 ou 20 ans. Les scripts de sauvegarde, les sondes de monitoring, les réflexes des équipes… tout l’écosystème a été façonné par et pour la solution propriétaire, rendant toute migration aussi complexe qu’une refonte des fondations.
  • Risque Géopolitique : Nous comprenons brutalement qu’une décision prise dans un conseil d’administration aux États-Unis peut mettre en péril la rentabilité d’une PME ou TPE locale.

Le mur de la réalité

Si la solution technique existe (le logiciel libre, l’hébergement local), sa mise en œuvre se heurte à deux freins majeurs spécifiques à notre tissu économique.

1. Le mythe du ROI immédiat Allez expliquer à un dirigeant non-technique qu’il faut investir lourdement pour migrer l’infrastructure vers une solution libre. Sa question sera légitime : “Est-ce que cela va nous rapporter plus d’argent ?” La réponse est souvent non. On investit pour ne pas subir, pour garder la maîtrise. La souveraineté est une assurance, pas un produit d’investissement. Et personne n’aime payer cher pour une assurance dont on espère ne jamais avoir besoin.

2. La surcharge des équipes IT locales À La Réunion, les équipes techniques sont souvent réduites. L’administrateur système gère souvent tout de A à Z. Maintenir des solutions souveraines demande du temps et de l’expertise (le “BUILD”). Or, nos équipes sont déjà noyées sous le maintien en condition opérationnelle (le “RUN”). Les solutions propriétaires vendent du temps de cerveau disponible. Passer au souverain, c’est accepter de reprendre cette charge mentale et technique. Avons-nous assez de bras et de compétences formées localement pour gérer cette complexité ?

Le coût de la liberté

La souveraineté numérique totale est peut-être une utopie, mais la dépendance totale est assurément un danger mortel. La voie se trouve sans doute dans un modèle hybride : savoir identifier nos “joyaux de la couronne” (données critiques, santé, finance) pour les héberger localement, tout en acceptant une part de dépendance pour les services commoditaires.

Mais ne nous voilons pas la face. Sortir de la dépendance demande un effort colossal : former nos ingénieurs, accepter de payer plus cher au début pour construire notre autonomie, et éduquer nos dirigeants sur la valeur stratégique de l’indépendance.

Au final, entre le confort d’une dépendance subie et l’effort d’une liberté construite, la question n’est plus technique, elle est stratégique :

Sommes-nous prêts à sacrifier notre confort immédiat pour garantir notre liberté future ?